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Hommage à Jean Ziegler

Carlo Sommaruga
Conseiller aux Etats — Avocat, Président ASLOCA Suissse, Président Solidar Suisse

Cher Jean, Cher Camarade,

Aujourd’hui, il est difficile de parler de toi au passé.

Lorsque je t’ai connu, j’étais un jeune étudiant en droit. J’enviais les étudiant-es en sciences politiques qui suivaient tes cours. Nous savions que ton enseignement n’était pas comme les autres. Tu n’étais pas seulement un professeur : tu apportais à l’Université les luttes du monde, les espérances des peuples et les combats pour la justice.

Nous admirions ton savoir, mais plus encore ton engagement. Tu démontrais qu’un intellectuel pouvait choisir son camp sans renoncer à la rigueur et être à la fois universitaire et combattant des causes justes.

Ta présence à l’Université n’avait rien d’un privilège. Ta nomination fut le résultat d’une bataille acharnée. Certain-es voulaient empêcher cette voix libre et dérangeante de trouver sa place, redoutant déjà ce que tu allais devenir : un professeur refusant de séparer la connaissance de l’engagement, l’analyse de la responsabilité morale.

Au fil des années, j’ai découvert derrière le professeur l’homme de conviction, l’homme de combat, dont l’horizon ne s’arrêtait jamais aux frontières de son pays.

Tu portais en toi les espoirs de la décolonisation. Tu as accompagné les peuples reconquérant leur souveraineté et leur dignité. Tu as été l’ami des mouvements progressistes d’Amérique latine, convaincu que leur combat était aussi le nôtre.

Cette solidarité s’incarnait dans des engagements concrets. Ton soutien indéfectible à la révolution cubaine, non par complaisance, mais parce que tu voyais dans Cuba la revendication d’un peuple décidant lui-même de son destin face à la domination des puissants.

Et ton engagement de toujours pour le peuple palestinien privé de ses droits nationaux et de sa liberté.

Pour toi, Cuba et la Palestine rappelaient une même vérité : aucun peuple ne doit vivre sous la domination d’un autre, privé de souveraineté, de dignité et d’avenir.

Cher Jean, je ne peux m’empêcher de me demander quelles seraient les colères que tu exprimerais aujourd’hui face à nous.

Évidemment Cuba, dont blocus renforcé jusqu’à l’extrême ces derniers mois par la puissance voisine fait payer à tout un peuple pour son indépendance un prix humainement insupportable.

Bien sûr, le génocide à Gaza et la dévastation actuelle du Liban. Je sais qu’aujourd’hui, tu élèverais ta voix avec force contre la collaboration de nos élites avec le régime suprémaciste et colonial de l’occupant, comme tu l’as fait en son temps contre l’ignoble complicité de notre pays avec le régime d’apartheid sud-africain.

Mais ta colère porterait aussi sur les tragédies que le monde évoque trop peu. Celle du peuple soudanais, frappé par une catastrophe humanitaire vertigineuse, comme celle du peuple congolais, qui paie dans sa chair le prix des prédations pour les richesses de son sous-sol.

Toi qui n’acceptais aucune hiérarchie dans la compassion, tu aurais rappelé que la vie d’un enfant de Khartoum, de Goma, de Cuba ou de Gaza a la même valeur que celle de n’importe quel autre enfant. Pour toi, la dignité humaine est indivisible, valant pour tous les peuples et tous les êtres.

Cher Jean, ce qui m’impressionne toujours et encore c’est ton appartenance à cette grande famille intellectuelle et militante qui relie José Martí, le poète de l’indépendance et de la dignité des peuples, Ernesto Che Guevara, l’internationaliste refusant l’injustice où qu’elle se trouve, et Eduardo Galeano, qui redonnait une voix aux oubliés de l’histoire. Tu savais, comme eux, que les peuples ont une mémoire et que la liberté ne se mendie pas.

Tu te reconnaissais aussi dans les combats de libération des damnés de la terre. Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Amílcar Cabral, Thomas Sankara et tant d’autres occupaient une place particulière dans ton univers.

Comme eux, toute ta vie, tu es resté fidèle à ce combat pour la souveraineté des peuples opprimés, convaincu qu’il ne peut y avoir de véritable libération sans justice sociale, maîtrise des ressources et dignité pour les plus pauvres, parce que pour toi la justice sociale et la dignité humaine sont universelles.

Tu n’as jamais accepté que l’on considère la faim, la misère ou l’exploitation comme des fatalités. Tu nous obligeais à regarder le monde tel qu’il est pour mieux imaginer ensemble ce qu’il pourrait devenir.

Pour moi et pour nous tou-tes ici réuni-es, tu as représenté une école de courage. Tu nous as appris qu’il ne suffit pas de comprendre le monde : il faut aussi prendre parti et s’engager.

Aujourd’hui, nous te disons adieu avec tristesse, mais avec espoir, car nous savons que les idées pour lesquelles tu as vécu continueront à cheminer. Avec ton souvenir vivant dans nos cœurs, nous continuerons, à crier notre indignation, et à nous battre pour un monde de justice et de solidarité.

Merci, Camarade. Adios compañero ! Hasta siempre !

Jean Ziegler, ca. 1990