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Le prix de la contraception pèse sur les choix des femmes

Interview de Angela Walder-Lamas, conseillère en santé sexuelle et sage-femme à l’Unité de santé sexuelle et planning familial des HUG, membre d’Alecss, association des spécialistes en santé sexuelle de Suisse latine.

Dans votre pratique quotidienne, constatez-vous que le coût de la contraception constitue un frein pour certaines personnes ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples de situations que vous rencontrez ?

Oui, nous constatons tous les jours dans les centres de santé sexuelle que le facteur économique détermine incontestablement l’accès à l’une ou l’autre contraception. Cela concerne particulièrement les personnes en situation de vulnérabilité économique ou qui doivent préserver la confidentialité et qui nous consultent  précisément pour ces raisons.

Les barrières concernent autant le coût de la méthode contraceptive souhaitée – par exemple un implant contraceptif coûte plus de 300 francs – que celui des consultations médicales nécessaires. Les actes de mise en place ou retrait d’une contraception, qui concernent les contraceptions réputées les plus sûres (les dispositifs intra-utérins, dits « stérilets », et les implants contraceptifs) – ne sont pas pris en charge par la LAMal au motif qu’il s’agit de prévention. On nous rapporte fréquemment des frais pouvant s’élever à 500 francs dans le privé.

Pour vous donner des exemples, nous rencontrons quotidiennement des personnes mineures ou jeunes adultes qui renoncent à utiliser une autre contraception que le préservatif. Le plus souvent elles doivent garder la confidentialité sur leur activité sexuelle vis-à-vis de leurs parents, il arrive également que ces derniers aient peu de revenus et que leurs enfants veuillent leur éviter des frais. Nous voyons également des adultes bien insérés ou en situation de migration qui ont de faibles revenus, des franchises à 2500 francs, voire pas d’assurance-maladie du tout si elles sont sans statut légal.

Les aspects financiers et de confidentialité, qui peuvent aussi être corrélés entre eux, sont des enjeux qui peuvent toucher tout le monde à un moment donné. Il s’agit de plus de coûts qui sont répétitifs, mensuellement ou à chaque fois qu’une contraception ne convient pas, ou ne convient plus. Car de même que la vie change, la contraception change avec le temps. Il s’agit de frais pendant potentiellement 35 ans de vie fertile pour les femmes.

Quelles peuvent être les conséquences pour les femmes lorsqu’elles renoncent à une contraception ou choisissent une méthode moins adaptée pour des raisons économiques ?

La meilleure contraception pour une personne donnée est celle à laquelle elle adhère et qui est la mieux adaptée à sa situation (biologique, de couple, familiale, sociale etc.) pour éviter une grossesse.

Une personne qui renonce pour des raisons financières à une autre méthode que le préservatif par exemple, alors que son partenaire est très peu à l’aise avec son utilisation, prend le risque d’une grossesse s’il se casse, glisse voire n’est pas utilisé avec constance dans le temps. En théorie le préservatif externe (dit masculin) est sûr à 98% et beaucoup de personnes l’utilisent avec beaucoup de satisfaction. Néanmoins les études reportent 15% d’échecs en pratique : quand il n’a pas été utilisé dans les règles de l’art, qu’on a oublié d’en acheter, qu’on a renoncé à en mettre car il dérangeait, qu’on était trop ému.e.x, ou trop gêné.e.x pour exiger qu’il soit mis etc. De même pour une personne qui choisirait de continuer une pilule qui ne lui convient pas trop ou qu’elle oublie parfois. En pratique la pilule a un taux d’échec de 8%, mieux vaut s’assurer qu’elle soit la méthode la mieux adaptée pour soi. Des choses de la vraie vie en somme.

Une grossesse non désirée mais néanmoins poursuivie peut être difficile à vivre et constitue un risque de dépression périnatale bien documenté. Une interruption de grossesse est d’autant plus probable si la situation de vulnérabilité ne laisse pas beaucoup d’autre choix. Et les hommes sont très concernés par ces questions également : ils peuvent se retrouver à devoir assumer à long-terme des naissances survenues contre leur gré. Les coûts sur le plan économique et humain de ces situations seront probablement plus élevés que le coût d’une contraception préventive bien choisie.

Enfin beaucoup de contraceptions hormonales ont des effets bénéfiques en dehors de leur aspect contraceptif, par exemple en cas de troubles du cycle (règles douloureuses ou trop abondantes etc.) et il est éthiquement contestable que les personnes concernées ne puissent être soulagées de leurs symptômes pour des raisons financières.

Selon votre expérience, que changerait la gratuité de l’ensemble des méthodes contraceptives pour les personnes que vous accompagnez ?

La gratuité permettrait à chaque personne de pouvoir choisir en conscience la meilleure méthode contraceptive adaptée à soi, à son couple et à sa situation. Ceci à chaque étape de sa vie reproductive, sans les tensions potentiellement générées par les coûts économiques. Elle permettrait également à toute personne d’avoir un accès facilité à un.e professionnel.le de la santé qui pourra la conseiller au mieux par rapport au choix d’une contraception et autour de sa santé sexuelle en général.

En tant que professionnelle de la santé, pourquoi estimez-vous qu’un accès universel à la contraception est un enjeu de santé publique ?

Sur le plan strictement de la santé publique, l’accessibilité facilitée à la contraception permet d’éviter des grossesses non prévues et leurs conséquences, qui viennent souvent aggraver les vulnérabilités présentes sur le plan psychosocial et financier. Il y a socialement tout intérêt à permettre la survenue de grossesses aux moments propices où elles sont désirées. C’est ce qui favorise le mieux un développement harmonieux des familles et des enfants.

La Suisse a certes un taux d’interruptions de grossesses bien moindre que dans le reste du monde, grâce notamment à l’éducation sexuelle dans les écoles et à l’accès facilité aux centres de santé sexuelle, qui offrent gratuitement et confidentiellement des consultations d’information, d’aide et d’orientation. Néanmoins les interruptions de grossesse touchent plus fréquemment les personnes défavorisées, qui sont moins en mesure de pouvoir poursuivre une grossesse quand elle survient. C’est ainsi qu’à Genève le taux d’IG s’élève à 11,1 pour mille contre 7,2 pour mille en Suisse en 2025, potentiellement car la précarité y est plus présente que dans d’autres cantons.

Ceci dit, pour que la mesure soit pleinement efficace, il faudrait aussi prendre en charge les consultations médicales nécessaires à la prescription de la majorité des contraceptifs.

Enfin ce serait également un signal fort en santé publique, qui prendrait en compte les enjeux d’égalité homme-femme. Il est questionnant que la quasi entièreté des coûts de contraception soient encore assumés uniquement par les personnes qui ont un utérus et que la contribution à ces frais ne repose que sur la bonne volonté de leurs partenaires avec pénis, alors même qu’une grossesse ne pourrait survenir sans leur participation active et que les conséquences concernent les deux.

Les rapports de force hommes-femmes en présence dans les années 60 peuvent expliquer que le développement de la contraception se soit très principalement focalisé sur la contraception hormonale féminine. Mais il y a eu longtemps un angle mort politique, pendant lequel personne n’a remis en cause le fait que la contraception soit très majoritairement à la seule charge des femmes et non remboursée. Il est temps d’établir plus d’équité.